mercredi 15 avril 2009

L’Aven Mazia -VIII- Le Chambard des Morts

[Le même jour, Profondeurs de l’Astrée]

L’espion n’est pas un homme. Il n’est pas vilain, tel que l’a vu Théonis quinze minutes plus tôt, mais répugnant et effrayant. Son haleine est pestilentielle, son odeur fétide. Le soleil de Turon le brûle au bras, lorsqu’en bâillonnant et ligotant maladroitement le petit être, la manche de sa veste se soulève. La peau qui recouvre le membre de l’individu est déchirée et mêlée de sang asséché. Il n’est pas un homme, il n’est pas un homme…

Il est bien trop tard lorsque le petit garçon comprend son erreur. Cette créature l’a mené hors de la ville et enharnaché sur une bête assimilable à un cheval. L’enfant ne peut rien voir, ne peut rien dire.
Il peut juste palper l’animal, au poil si rêche et au squelette si saillant, sur lequel l’individu l’a scellé.
Il peut juste entendre une animation trop lointaine, qui le résigne à sa perte.
En se débattant, l’enfant a perdu ses pièces d’or, mais cela n’a pas d’importance. Son destin n’est plus de son ressort, pour avoir dénoncé ses amitiés à la mauvaise personne…

Ils ont dû chevaucher durant trois heures, mais cette notion du temps est bien lointaine pour Théonis, lorsque l’ignoble individu stoppe sa monture et le fait descendre. Il le porte sur son dos puis s’enfonce dans l’inconnue. L’enfant ne saurait dire où il se trouve, mais la température se réduit : sans aucun doute fait-il nuit, mais cet effet est probablement justifié par une descente dans les profondeurs de la terre. Le garçon a froid, mais ses sens sont en totale éveil. Il entend des gouttes chuter dans des flaques, les pas de l’individu résonner plus que normale et sa propre respiration se faire haletante. Puis viennent des murmures, des soupirs, qui en aucun cas arrêtent la progression de son kidnapper.

Le sang de l’enfant se glace lorsqu’il sent une main, aux ongles acérés, le frôler. Son porteur semble gronder le coupable dans une langue qu’il ne comprend que partiellement, puis il continue sa progression dans cette espace, duquel émanent des miasmes de plus en plus insupportables au nez du garçon. La course s’arrête. L’individu s’exprime de façon décomposée :


« Ja vou voir Roille Mom’Abeth… grande novel por loui… »

Théonis entend une lourde porte s’ouvrir, puis ils intègrent ce nouveau lieu. Son porteur le pose alors au sol et lui retire son bâillon. Le garçon ouvre les yeux, mais n’y voit guère plus clair qu’auparavant. La pièce est si sombre… Seules deux torches éclairent d’immenses colonnes en ivoire noire, ce matériau qui a disparu de l’Astrée depuis maintenant plus de vingt siècles. Les murs sont taillés à même la roche et laissent apparaître, au gré de la danse des flammes, des écrits et dessins morbides attachés à ce qui semble être le croquis d’un soleil.

L’enfant cherche une issue, mais ne peut se défaire de ses liens. Il est terrorisé, sa gorge se noue, les larmes lui montent aux yeux. La monstruosité qui l’a mené jusqu’ici se met à genoux, puis annonce, tout en regardant le fond de la pièce :


« Ô Mom’Abeth. Grande novel… le gosson coné un file qui rêve... »

Trois individus sortent alors de l’ombre : trois créatures qui ont échappé à l’attention de l’enfant, dans cette noirceur insondable. Celui du milieu, tout aussi cadavéreux et hideux que les deux autres, s’approche de lui et Théonis chute en arrière, prit de terreur. Sa voix est lourde, profonde et imposante :

« Dis que… tu sais… »

Le garçon comprend, malgré les écarts de langage, la demande de celui qui doit se nommer Mom’Abeth. Il n’hésite pas, il n’a plus rien à perdre et lui répond sans la moindre assurance, la voix chevrotante et en pleurs :

« Elision… elle s’appelle Elision… elle est en prison parc’qu’elle a volé des pommes… mais elle n’a pas fait d’mal… »

L’interrogatoire s’éternise. Théonis décrit son amie dans les moindres détails, si bien que même un borgne pourrait la repérer. Les questions cessent enfin et il espère une issue clémente pour sa délation. Le supposé Mom’Abeth s’adresse alors à l’individu qui l’a mené jusqu’ici :

« Trouvé l’enfante… profané nosse sépultare »

La créature, qui est restée agenouillée jusqu’alors, s’exécute et déserte la pièce en réponse aux consignes. Immédiatement, le petit garçon s’exclame :

« Ne lui faîtes pas de mal ! Je vous ai tout dit comme vous l’voulez !...Alors lui faîtes pas d’mal… »

Sa supplication semble indisposer les trois créatures cadavéreuses encore présentes. Leurs yeux, ou plutôt leurs orbites projetant sur le néant, se posent sur l’enfant. Théonis y voit la noirceur, la mort, un destin défavorable : il se recroqueville, il pleure, il crie, il souffre, il saigne, il suffoque, puis inspire le silence...