jeudi 16 avril 2009

L’Aven Mazia -IX- La profanation

[Le matin suivant – Bourg d’Azlet]

« miaouwwww, miaouwwww »

Comme chaque matin, le chat réclame sa gamelle et se faufile entre les jambes de son vieux maître pour se faire comprendre. Et comme chaque matin à la même heure, Archibald retire la théière du poêle à bois, alerté par la vapeur qui met son couvercle en branle. Tout en versant la tisane de camomille dans une tasse centenaire, le vieil homme tient la conversation à son compagnon :

« Oui, oui, Moustache…donne moi juste le temps de me servir !»

Cette phrase, Archibald a dû la prononcer des milliers de fois. Mais la force de l’âge aspire à la monotonie de ses victimes et en aucun cas le vieil homme ne saurait se contrarier pour si peu. Les habitudes sont des valeurs sûres lorsque l’on a quelques soixante-quinze années de vie derrière soit. Le vieil homme est sensiblement bossu et ses mains tremblent par moments, lorsque justement, les choses ne sont plus à leur place ou que la routine dérive de son droit chemin. Il a, cela dit, encore toute sa tête, et si sa médiocre vision lui joue des tours, il reste parfaitement lucide.

Cela fait maintenant onze ans que sa douce l’a quitté, non pas par un quelconque fléau imposé par la royauté ni même par l’une de ces maladies qui ravagent l’Astrée, mais par le détestable jeu du destin, qui a voulu qu’elle chute dans le ravin bordant leur maison. Le lendemain de la nouvelle, Moustache a miaulé à sa porte, et s’il ne s’est aucunement présenté en substitut, il est devenu, au quotidien, l’allègement de sa peine.

Voilà maintenant plus de quarante ans que le vieil homme est commit à la garde du « grand » cimetière d’Azlet par la royauté. Grand cimetière et même immense, mais aucunement convoité ni visité. Tout d’abord parce que le Bourg d’Azlet ne compte qu’un unique habitant, à savoir Archibald, mais surtout parce que les sépultures sont celles d’hommes ayant chu il y a de cela plus de trois mille cinq cent ans. Leur histoire, le vieil homme ne la connaît pas. Il a juste apprit, quelques années auparavant, qu’elles comptent ceux que l’on nomme les Rois Anciens, ainsi que des milliers d’hommes qui leur ont été dévoués…

Il se hâte donc de retirer d’un placard la carcasse d’un poulet de la veille, puis dépèce le peu de chair restante pour satisfaire la faim de son compagnon. Ce dernier ne manque pas de lever la queue à la verticale et d’exprimer son contentement par un ronronnement remarqué, auquel le vieil homme répond par l’une de ses autres sempiternelles phrases :


« Et bien ! On avait faim ! »

Rien de bien trépidant en cela, tout comme cette autre tâche qui l’incombe : la bien nommée « tournée du cimetière », consistant à s’assurer que le vent n’a pas chassé les gerbes de fleurs immortelles jonchant les tombes, ou encore à balayer leur surface des feuilles qui se seraient perdues dans la vallée. Ainsi, dés qu’il a finit d’ingurgiter sa tisane, il revêt sa parka grise et enfiche le couvre chef qui surplombe le porte-manteau, toujours, puis ouvre la porte. Si ! Il y a bien quelque chose qui le surprend chaque jour, mais qui pourtant se répète : Moustache, qui quand bien même n’a pas finit sa gamelle, se faufile à l’extérieur pour suivre son vieux maître. Archibald s’empare alors du balai qu’il retrouve chaque matin contre sa bâtisse puis ferme la porte à double tour. Son chat le regarde opérer, sagement assis, puis ils dérivent dans le sentier qui mène au cimetière.

Les quelques dix minutes de marche pour rejoindre les lieux sont l’occasion pour le vieil homme de converser une nouvelle fois avec son compagnon :


« ooooh ! Moustache, si tu savais à quel point la rosée du matin me plait »

Il regarde son animal comme s’il espérait une réponse, puis reprend :

« Je sais que tu n’aimes pas trop avoir les pattes mouillées, mais c’est d’abord l’annonciation d’une belle journée, que de bénéficier de cette fraîcheur… et puis, cette belle verdure resplendit, se refait doucement de l’obscurité de sa nuit pour transmettre toute sa bienveillance et sa vitalité ! »

Moustache n’aspire guère à échanger des mots mais s’arrête ici et là pour chasser, d’un vif coup de patte, des insectes mal inspirés, puis rattrape son maître à toute allure. Archibald continue comme si de rien n’était :

« Aaaah, si tu avais pu connaître ta maîtresse, elle te ferai bien des louanges sur les faveurs de Dame nature, mais…. Mon dieu !!!! »

Le vieil homme s’est arrêté de marcher subitement, l’attention portée sur le cimetière. Le chat se met à miauler à tue-tête comme s’il avait ressenti le mal-être de son maître. Le spectacle qui se déploie sous ses yeux n’a pas son égal de mémoire d’homme, ni sans doute même dans les écrits de l’Astrée : Les tombes qui se comptent par milliers et s’étendent sur plus d’une lieue ont été massacrées, souillées, soulevées et laissent entrevoir les cercueils ouverts et saccagés. Les faits sont édifiants. Archibald doit à tout prix rejoindre Turon pour en avertir le roi...

3 commentaires:

Lalwende a dit…

Je trouve ce passage vraiment très beau , profond et touchant...
J'ai pas grand chose à dire de plus..

Sauf peut-être que si tu prends par les sentiments en incluant un chat dans ton histoire c'est de la triche ;)

Merci à toi de nous permettre de nous évader juste quelques instants.

Bisous!

Karine a dit…

Tu sais definitivement comment captiver ton public, mais je me repete la, non? ;)
Je continue d'adorer...
bisoux

Mamie Accordéon a dit…

Quel agréable petit intermède animalier... Merci